Rencontres

Meral Deger : une artiste du verre à Istanbul

Meral Deger en train de faire de faire une tourterelle

Interview et traduction : Asli Emek
Crédit photos : Serhat Ozdemir

Meral Deger et Asli Emek dans l’atelier de verre à Istanbul
  • Bonjour Meral, tu pourrais nous raconter comment a débuté ton parcours dans les arts et le design ?

Pour moi, l’art est comme un voyage. Ce voyage, qui a commencé quand j’étais petite avec mon attirance pour l’art, a continué avec mes études à l’école des beaux-arts Mimar Sinan à Istanbul, et dure toujours.

  • Pourrais-tu nous parler de ton premier souvenir avec le verre ?

Quand j’étais enfant, je regardais les différents effets du verre, j’étais fascinée par la façon dont le verre gardait la lumière dedans, la profondeur, des couleurs séduisantes et j’essayais de comprendre sa nature mystérieuse. Comment peut-il être transparent et solide et donner une impression de profondeur en même temps ?

Au fil du temps, je me suis également intéressée aux différentes disciplines de l’art, mais dans mon travail je voulais apprendre à utiliser le verre et façonner le verre.

J’ai été formée à différentes techniques, par des instructeurs verriers de l’École de Cam Ocağı (ndlr : fondation d’art verrier située à Beykoz, un quartier de verriers de la rive asiatique d’Istanbul), qui donne une formation au niveau international. Cam Ocağı est un environnement beau et créatif où je conçois et produis. Je peux appliquer toutes les formes que j’imagine pour mes designs, sans limite ici.

C’est aussi la maison de ma collection des Tourterelles d’Istanbul, l’endroit où elles sont nées et se sont reproduites…

  • La plupart de tes œuvres ont un lien fort avec la culture turque. Pourrais-tu nous expliquer l’influence de tes racines dans tes créations ?

Ces terres sur lesquelles je vis ont une histoire très ancienne. Il est impossible de ne pas être impressionnée par ces richesses et je me sens très chanceuse à ce sujet.

Göbekli Tepe, qui a été révélée ces dernières années par les découvertes des fouilles archéologiques, a accueilli la plus ancienne société structurée du monde… Elle date d’il y a au moins 11 600 ans et est décrite comme « le point zéro de l’histoire ».

Cette géographie, le territoire anatolien, a une texture très riche en raison de son emplacement, où de nombreuses cultures ont vécu et vivent toujours, en laissant leurs marques.

Dans mon travail, il y a une approche du présent et du futur, mais aussi des sources historiques et des visions traditionnelles, des symboles. 

  • Comment as-tu eu l’idée de ta collection de tourterelles d’Istanbul ?

Istanbul reste l’une des villes les plus impressionnantes au monde, avec ses couches historiques, culturelles et sociales, qui présentent de nombreux contrastes, du passé au présent. Cette ville, où les contrastes sont si tristes de temps à autre, est encore une source de vie pour beaucoup de gens.

Avec cette diversité, je m’intéresse au changement inévitable d’Istanbul, aux choses qui n’ont pas été changées dans cette transformation, aux témoins silencieux. L’un d’eux sont les tourterelles d’Istanbul.

J’ai choisi les tourterelles pour décrire Istanbul. Les tourterelles d’Istanbul qui ne s’intéressent pas à la panique, à la complexité, à la vitesse, au monde qui est le nôtre. Elles se consacrent juste les unes aux autres, en paix avec le monde, et elles nous accompagnent pendant notre quotidien. Des spectatrices paisibles, calmes, élégantes et immuables.

Les tourterelles sont aussi les principales propriétaires de la terrasse de notre maison et nous commençons notre journée avec elles tous les jours !

  • Est-ce que tu savais qu’une des espèces des tourterelles est nommée “tourterelle turque” en français ?

Quatre espèces vivent en Turquie. Je ne savais pas qu’une des espèces était nommée “tourterelle turque” en français, c’est intéressant ! Après avoir appris cela, je vais commencer à regarder mes tourterelles avec plus d’émotion.

  • Tes tourterelles ne sont pas seulement esthétiques mais aussi bénéfiques : il y a un très bel objectif derrière les tourterelles d’Istanbul. Chaque achat finance une partie de la bourse d’un étudiant en verre en Turquie. Comment as- tu eu cette idée ?     

Le verre artistique est de plus en plus à l’ordre du jour ces dernières années en Turquie. Des départements du verre ont également été créés dans les universités qui forment des étudiants et donnent des nouveaux diplômés très performants. Avec Cam Ocağı, dont la mission est de former des artistes verriers internationaux et de populariser le verre, nous avons eu l’idée de produire cette collection et de soutenir les étudiants verriers avec ces revenus. Cette approche de responsabilité sociale nous motive et nous donne du bonheur.

  • Le verre est un matériau qui peut être recyclé presque à l’infini. Ce procédé nous rappelle l’allégorie du phénix qui renaît du feu, comme tes tourterelles en verre. Utilises-tu du verre recyclé ou penses-tu tes créations pour qu’elles soient durables ? 

Le privilège du verre, décrit comme le matériau du futur et respectueux de la nature, tient à sa structure naturelle. Nous pouvons décrire le verre, présent dans tous les aspects de notre vie, comme le matériau du futur car il est naturellement recyclable et renouvelable.

Le verre que j’utilise dans mon travail peut également être recyclé comme matière. De plus, les objets fabriqués industriellement peuvent être transformés en différents objets artistiques. Nous pouvons voir des œuvres artistiques produites avec des approches de recyclage et d’upcyclage.

J’avais également été impressionnée par la similitude entre l’allégorie du Phénix dont tu as parlé et la réutilisation du verre. Sur ce sujet, j’avais fait une étude appelée Simurgh.

  • Tes tourterelles sont des objets très stylisés : quelle est ton intention en créant des formes aussi minimalistes ?

Pour cette collection, j’ai essayé d’apporter une perspective contemporaine avec une ligne simple et esthétique, en intégrant des traces et des techniques du passé.

J’ai utilisé la technique du soufflage, j’ai voulu apporter de la diversité sur une seule forme, avec des motifs, des techniques et des couleurs historiques.

Pour les tourterelles à “rayures”, j’utilise une technique appelée “Çeşm-i bülbül” en turc. La signification du mot est “l’œil du rossignol”. Au XVIIIe siècle, pendant la période ottomane, Mehmet Efendi, qui était également un derviche Mevlevi, fut envoyé à Murano, en Italie. Mehmet Efendi a développé cette technique qu’il a apprise à Murano, dans l’atelier qu’il a ouvert à Beykoz après son retour. Les meilleurs exemples de l’art du verre turc traditionnel çeşm-i bülbül ont été produits au cours de cette période.

  • En tant qu’amoureuse d’Istanbul, comment passes-tu une journée à Istanbul ?

Je vis à Istanbul, qui est une ville d’eau. En tant que méditerranéenne (ndlr : Meral Deger est née et a vécu à Antalya en Turquie, jusqu’à son arrivée à Istanbul) qui ne peut pas rester à l’écart de l’eau, vivre dans cette ville d’eau signifie beaucoup pour moi.

Je pense que c’est un privilège de vivre à Istanbul.

Tout au long de l’histoire, Istanbul a été le point de rencontre de l’est et de l’ouest et a vu trois grands empires ; c’est une ville qui fut la capitale des empires romain, byzantin et ottoman. De nouvelles découvertes archéologiques révèlent que les premiers établissements ici remontent à 8 000 avant JC.

Les créations de Meral Deger dans la Boutique Étolie :