Rencontres

Mesut Öztürk : art et céramique à Paris

Série de céramiques Revak par le sculpteur turc Mesut Ozturk

Nous avons rendu visite à l’artiste turc Mesut Öztürk dans son atelier de Ménilmontant à Paris, pour parler de ses nouvelles créations et de sa vie parisienne.

Interview et traduction : Asli Emek
Crédit photos : Asli Emek, Nilay Eren, Mesut Öztürk

L'artiste céramiste Mesut Öztürk dans son atelier de céramiques ("seramik") à Paris
© Asli Emek – Mesut dans son atelier à Paris
  • Salut Mesut et merci de nous accueillir dans ton atelier ! Tu as un parcours à la fois en architecture et en art : comment te définis-tu ?

Je suis entre les deux. J’ai étudié l’architecture, pratiqué l’architecture et enseigné l’architecture, mais j’ai ensuite transformé mon activité en art. J’ai toujours été intéressé par les aspects poétiques de l’architecture, mais lorsque ma quête de ce sujet a commencé à me déplaire, j’ai cherché de nouvelles façons d’exprimer cette recherche. Je produis des œuvres d’art, ma référence principale est l’architecture, certaines de mes pièces ont une fonction qui peut en faire des objets de design. Je suis donc un mélange d’artiste, d’architecte et de designer. On peut aussi ajouter le métier de fabricant, car la pratique de la céramique nécessite beaucoup de travail et de compétences artisanales.

  • Tu travailles surtout avec la céramique (seramik en turc), qui semble être ton matériau préféré. Comment y es-tu venu ?

J’ai découvert la céramique pour la première fois étant enfant. En tant qu’enfant introverti, j’ai toujours cherché à créer quelque chose lorsque j’étais seul. J’aimais créer de petites figures avec l’argile de notre jardin et de la pâte-à-modeler. Puis il y a eu une longue pause. Lorsque j’ai commencé à remettre en question ma pratique architecturale et universitaire, la céramique s’est imposée à moi. J’étais hypnotisé par ce matériau. J’étais fasciné par ses possibilités infinies de créativité, son existence primitive et poétique et aussi sa relation avec l’architecture.

Mesut Ozturk et sa série Splash Tables en céramique
© Nilay Eren – Splash
Sculptures en céramique ("seramik" en turc) Halka et Revak par Mesut Ozturk
© Nilay Eren – Halka et Revak

  • Tu viens d’annoncer que tu as arrêté ta série « Halka ». D’où est venu ce nom et comment as-tu eu l’idée de cette série ?

Je nomme la plupart du temps mes pièces en fonction de leurs formes géométriques, comme Arch, Sticks, Splash ou Deformed. « Halka » désigne la forme de l’anneau en turc. Comme j’aimais ce mot en turc, j’ai préféré le garder tel quel sans le traduire en anglais.

L’histoire a toujours été ma passion car elle révèle les modes d’existence de l’homme à travers les âges. C’est pourquoi j’ai fait un master en histoire de l’architecture. Quand j’ai commencé à pratiquer la céramique, j’ai aimé l’idée d’en vivre comme les gens qui la pratiquaient il y a des milliers d’années. J’ai regardé l’archéologie, j’ai essayé de traduire leurs formes en céramique contemporaine.

Ensemble de céramiques Halka aux couleurs pastels par l'artiste Mesut Öztürk
© Nilay Eren – Halka
  • Peux-tu nous parler de tes nouveaux projets de création ?

Récemment, je me suis concentré sur deux projets de sculptures. L’un est la série Revak que je réalise depuis l’année dernière. Dans cette série, je cherche à explorer la poésie de certaines structures architecturales, par le biais de la sculpture en céramique. Le nom « revak » est un beau mot turc d’origine arabe qui décrit les portiques arqués des mosquées traditionnelles. Je suis fascinée par ces structures arquées depuis mes cours d’histoire de l’architecture. Je visitais et contemplais les mosquées ottomanes et les églises byzantines à Istanbul et en Anatolie. En travaillant sur ce projet, j’ai l’impression d’avoir un lien avec les personnes qui ont conçu et construit ces monuments.

Céramiques de la série Revak par Mesut Öztürk
© Mesut Öztürk – Revak

L’autre projet, Sticks, est une idée nouvelle. Elle est nouvelle, mais on peut voir le lien avec mes autres séries par l’utilisation d’éléments structurels semblables à des bâtons. Dans cette série, j’utilise les bâtons d’une manière plus instinctive et expressive. Elle est encore au stade de l’expérimentation, ce qui me réjouit. J’expérimente différentes échelles, intensités, couleurs et textures.

Sculpture en céramique "Sticks" par Mesut Öztürk
© Mesut Öztürk – Asli Emek, Sticks
Sculpture en céramique "Sticks" par Mesut Öztürk
© Mesut Öztürk – Sticks
  • Tu viens de déménager à Paris ! Pourquoi es-tu venu ici ?

Je pense que Paris a la bonne combinaison de la culture que je recherche. Je pourrais être déprimé si je vivais dans une ville plus septentrionale, j’aurais du mal à me concentrer sur mon travail si je vivais dans une ville plus méditerranéenne. Paris présente un excellent équilibre. L’échelle de la ville est parfaite, elle est petite et facile à parcourir, mais elle est aussi pleine de surprises et d’inspirations. Par contre, l’un des aspects les plus appréciés de Paris, l’homogénéité des bâtiments, me fait réfléchir à deux fois. Je préfère les villes qui ont des quartiers complètement différents.

Mesut Ozturk à Ménilmontant (Paris) avec une sculpture de la série Sticks
© Asli Emek – Sticks
Mesut Ozturk à Paris avec une sculpture de la série Sticks
© Asli Emek – Sticks
  • Quel endroit ou aspect de Paris te rappelle le plus Istanbul ?

En tant que première ville de la modernisation au 19è siècle, Paris a été le modèle de toutes les villes en développement comme Istanbul. Par conséquent, il existe naturellement des similitudes avec les quartiers modernes d’Istanbul, construits à la fin du 19è siècle et au début du 20è siècle. Lorsque vous regardez les quartiers ottomans typiques, il n’est pas facile de trouver ces similitudes. Il en va de même pour les quartiers d’habitats informels, qui constituent la plus grande partie de la zone urbaine d’Istanbul. Mais en terme de modes de vie des citoyens dans ces deux villes de culture méditerranéenne, il y a quelques similitudes. Les Stambouliotes [habitants d’Istanbul] sont plus proches des Parisiens que des habitants des villes du nord de l’Europe.

Clés de l'atelier de Mesut Ozturk
© Asli Emek – Les clés de l’atelier
Thé turc à Istanbul sur une table en céramique Splash
© Nilay Eren – Splash
  • Comment se déroulent tes journées de création quand tu es à Paris ?

Cela dépend du mode de fonctionnement qui est activé en moi. Quand mon côté artisanal est actif, je vis presque dans mon atelier. Si mon côté créatif est actif, je m’installe dans un parc ou près de la Seine pour faire des croquis après avoir vu une exposition.

Mesut Ozturk dans sont atelier à Paris
© Asli Emek – Mesut dans son atelier à Paris
Sculptures en céramique dans l'atelier parisien de Mesut Ozturk
© Asli Emek – L’atelier
  • Tu es né en Bulgarie puis tu as déménagé en Turquie avec ta famille quand tu étais jeune : quelle est ta relation avec ton pays natal ?

Je suis né dans la minorité turque en Bulgarie. Lorsque j’avais 8 mois, la population turque a été contrainte d’émigrer en Turquie. J’ai vécu dans quatre villes différentes en Turquie, mais j’ai passé toute mon enfance dans la petite partie européenne de la Turquie appelée Thrace. J’étais plus lié à la Bulgarie quand j’étais enfant, nous passions nos étés dans le village de mes grands-parents en Bulgarie. Mais je pense que si vous avez été une fois un immigrant, vous êtes toujours un étranger. La culture des Turcs de Bulgarie n’est pas la même que celle des Turcs de Turquie. J’ai toujours ressenti quelque chose d’étrange quant à ma présence en Turquie. Mais j’étais également un étranger quand j’étais en Bulgarie. C’est pourquoi je suis serein à l’idée d’être un étranger à Paris.

Mesut Öztürk et ses tabourets Arch en Turquie
© Nilay Eren – Arch
Mesut Ozturk à Paris avec une de ses sculptures Stick en céramique
© Asli Emek – Sticks
  • Quels sont tes artistes et designers turcs préférés ?

Il y a beaucoup d’artistes et de designers bien sûr, mais en ce moment je peux te citer Cem Dinlenmiş et İhsan Oturmak. J’apprécie à la fois leurs styles de dessin et leurs sujets profondément et judicieusement basés sur la culture et la politique turques.

  • Quelle musique écoutes-tu ?

À l’instar de ma pratique artistique et de mon identité, mes goûts musicaux sont également hybrides. Quand je me sens extatique et passionné, j’écoute du hip-hop agressif avec un rythme élevé. Le hip-hop est la musique des marginaux des grandes villes, c’est peut-être la raison pour laquelle j’aime le hip-hop. J’ai une playlist intitulée « Sound of Banlieue Cars » (« Musique de Voitures de Banlieue »), que j’ai créée après avoir shazamé des chansons provenant des voitures à Montreuil [ville de banlieue populaire, limitrophe de l’est de Paris]. Quand je me sens mélancolique, je mets de la musique traditionnelle grecque appelée laiko ou rebetiko en buvant un verre de Pastis / Ouzo / Raki. En fonction de mes différentes humeurs, j’apprécie également la musique house ethnique, Barış Manço [célèbre chanteur et musicien turc de rock anatolien] ou le hip-hop jazzy.

Sculptures colorées (vert, orange, bleu et jaune) de la série "Halka" du sculpteur-céramiste Mesut Öztürk
© Mesut Öztürk – Halka

Vous pouvez en savoir plus sur Mesut et suivre ses actualités sur son site ozturkmesut.com et sur son Instagram @mesozt.